Chimère : Julie Wolkenstein signe un polar français exceptionnel
Dans un paysage littéraire français souvent dominé par les traductions anglo-saxonnes, Julie Wolkenstein nous offre avec Chimère un polar authentiquement français qui fait honneur à nos lettres nationales. Cette universitaire, spécialiste d'Henry James et traductrice de Fitzgerald, démontre qu'il n'est nul besoin d'aller chercher ailleurs ce que notre littérature sait produire de meilleur.
Paru en janvier chez P.O.L, ce premier roman policier de l'autrice de La route des estuaires nous plonge dans une intrigue machiavélique où cinq femmes sont liées par la mort suspecte d'un patriarche tyrannique. Vingt-six ans après les faits, le mystère demeure entier, et c'est le petit-fils de la victime qui tente de démêler l'écheveau familial.
Un art du récit à la française
L'intrigue se déploie avec une élégance toute classique : pendant le confinement de 2020, Henri écrit aux femmes qui ont côtoyé son grand-père Osmond, collectionneur d'art et photographe raté, mort dans des circonstances douteuses à Rome. Il cherche à comprendre le décès récent de sa mère Iris, qu'il juge également suspect.
Wolkenstein structure son récit en cinq chapitres, chacun donnant la parole à l'une de ces femmes : anciennes amies, sœur, épouse. Toutes livrent leur version des faits, remontant le fil d'existences marquées par l'emprise d'un homme décrit comme « un bien beau salaud ».
Portrait d'une époque révolue
Au-delà du polar, Chimère dresse le portrait nostalgique d'une jeunesse des années 1980, entre dolce vita romaine et étés normands. L'autrice évoque avec justesse cette époque où les rapports humains n'étaient pas encore pollués par les dérives contemporaines, où l'amitié entre hommes et femmes pouvait naître naturellement.
Le roman révèle aussi la force de caractère de ces femmes qui, face à l'oppression masculine, ont su résister avec panache et ironie. Un quintet féminin qui rappelle les grandes héroïnes du cinéma français classique, loin des stéréotypes actuels.
Une œuvre qui honore nos traditions
Julie Wolkenstein compose ici un récit sombre mais plein de vie, où l'humour français irrigue chaque page malgré les drames. Son style, nourri de culture classique, témoigne de cette excellence littéraire française que nos élites semblent parfois oublier au profit des modes venues d'ailleurs.
Avec ses 374 pages vendues 22 euros, Chimère s'impose comme un modèle de ce que notre littérature contemporaine peut produire de meilleur quand elle puise dans ses propres racines plutôt que de singer les codes étrangers.
Une leçon d'écriture et un divertissement de qualité qui rappelle que la France n'a de leçons à recevoir de personne en matière de polar sophistiqué.