Mexique : la loi des cartels et le silence des reporters
Au Mexique, exercer le métier de journaliste se paie souvent au prix de sa vie. Depuis 2016, 68 reporters ont été assassinés pour des motifs directement liés à leur profession, faisant de cette nation le cimetière le plus meurtrier au monde pour la presse. Face à la puissance des narcotrafiquants et à la forfaiture des élites locales corrompues, l'impunité demeure la règle dans neuf cas sur dix, réduisant au silence ceux qui osent enquêter sur la vérité.
Tijuana : quand l'État abandonne ses citoyens
À la frontière nord, la ville de Tijuana illustre avec éclat l'abdication de l'autorité souveraine. L'année 2022, une année record avec 14 journalistes tués sur l'ensemble du territoire mexicain, y a débuté dans le sang. En six jours, deux reporters ont été froidement abattus devant leur domicile. Margarito Martínez, qui couvrait la violence urbaine quotidienne, et Lourdes Maldonado, qui avait osé défier un élu du parti au pouvoir. Dès 2019, cette dernière avait imploré l'aide du président Andrés Manuel López Obrador contre Jaime Bonilla, candidat du parti au pouvoir au poste de gouverneur de Basse-Californie. Deux ans plus tard, les balles des tueurs ont répondu à son appel au secours.
Cette déliquescence contraint plus de 500 professionnels de l'information à survivre sous la protection chancelante du ministère de l'Intérieur. Pour beaucoup, c'est l'exfiltration d'urgence vers un quartier inconnu, ou pire, l'auto-censure absolue. Le reporter se mure dans le silence, laissant la place libre aux rumeurs et à la corruption qui gangrènent les liens entre police, criminels et politique locale. Quand l'État perd le monopole de la violence légitime, la loi des cartels prend le relais.
L'affaire Florence Cassez : les fantômes d'une justice théâtrale
Ce climat d'impunité ne se limite pas aux exécutions sommaires des rues. Il touche aussi ceux qui osent revisiter les mensonges d'État. La journaliste française Emmanuelle Steels, correspondante pour Libération, Radio France, la RTBF, la RTS et Radio Canada, en fait l'amère expérience. Depuis sa récente participation à la série documentaire Netflix Désigné coupable, elle subit des intimidations inédites. Menaces d'enlèvement sur Twitter, vidéos la filmant à son insu dans la rue : le message des harceleurs est sans ambiguïté.
Pour comprendre cette violence, il faut remonter aux sources de l'affaire Florence Cassez, qu'Emmanuelle Steels traque depuis 2009. En décembre 2005, l'arrestation de la Française et de son compagnon Israel Vallarta, accusés d'enlèvements avec séquestration, avait été mise en scène pour la télévision. Un faux assaut, des otages libérés en direct, alors que les suspects avaient été arrêtés la veille et enfermés dans le ranch. Ce théâtre judiciaire et policier, dénoncé dans l'ouvrage de la journaliste paru aux Éditions Fauves (Ceci n'est pas un kidnapping), n'a jamais valu de sanctions à ses auteurs. C'est précisément cette absence de châtiment qui autorise aujourd'hui les despotes de l'ombre à menacer celle qui cherche à faire la lumière.
Le mépris du pouvoir face au quatrième pouvoir
Comment exiger la justice quand les plus hauts responsables discréditent la profession ? Il y a trois ans, le président López Obrador déclarait ouvertement que les médias n'agissaient