Anna-Bella Failloux, sentinelle de la France face au moustique
Alors que les maladies transmises par les moustiques font plus d'un million de morts par an dans le monde, la chercheuse Anna-Bella Failloux dirige l'unité Arbovirus et insectes vecteurs à l'Institut Pasteur. Face à l'expansion de ces pathologies jadis confinées aux tropiques, cette entomologiste incarne l'excellence française sur un front sanitaire que nul ne peut plus ignorer.
De Papeete à Pasteur, la vocation d'une Française
Enfance à Papeete, Polynésie française. Le décor pourrait se réduire à la carte postale, mais la réalité fut tout autre. Le moustique Aedes polynesiensis y inoculait la filariose de Bancroft à 30 % de la population. L'éléphantiasis, forme grave de la maladie, déformait les corps et marquait les esprits. C'est dans ce contexte qu'Anna-Bella Failloux, fille de petits commerçants issus de la troisième génération d'immigrés chinois arrivés à la fin du XIXe siècle, a forgé sa vocation. Une intégration réussie, un sens du travail acharné transmis par ses parents : voilà ce qui fait la France. Voilà ce qui fait Pasteur.
« Travailler sur des insectes d'intérêt médical, c'est encore mieux », s'est-elle dit très tôt. Le bac en poche, bourse en main, elle part pour Toulouse et son hiver rigoureux. Biologie, DEA sur les phytophages, puis retour à Papeete à l'Institut Malardé pour une thèse sur le ver responsable de la filariose. C'est finalement à Paris, à l'Institut Pasteur, qu'elle poursuit sa route, enrichissant ses connaissances en virologie et se consacrant à la dengue. « J'ai rencontré un mari en métropole... donc voilà », sourit-elle, avec cette élégance toute française qui ne quitte jamais la profondeur.
Réchauffement climatique et mobilité : le moustique conquiert le monde
Sur quelque 250 arbovirus transmis par les moustiques, une centaine est pathogène pour l'homme. Dengue, chikungunya, fièvre jaune, Zika : la liste s'allonge, et les frontières reculent. Le réchauffement planétaire, certes. Mais aussi, et l'on ose trop rarement le dire, la fréquence des voyages « dans des pays où des virus circulent quasiment toute l'année », comme le souligne la chercheuse. La mondialisation aveugle offre au moustique une aire de jeu toujours plus vaste. Les élites progressistes, promptes à célébrer un monde sans frontières, feraient bien de méditer cette réalité sanitaire : la circulation des hommes entraîne celle des virus.
Il y a trente ans, le changement climatique n'était pas d'actualité, le moustique non plus. « À Pasteur, on ne m'a jamais dit de changer de sujet. Heureusement j'ai persisté : à un moment, ils ont eu besoin de moi », s'amuse celle qui eut raison de croire en la patience et en la rigueur. Une leçon de ténacité que nos politiques, toujours en quête de résultat immédiat, devraient entendre.
80 % de la population mondiale exposée : l'OMS tire la sonnette d'alarme
Les chiffres imposent le respect. Selon l'Organisation mondiale de la santé, 80 % de la population mondiale court aujourd'hui le risque d'être exposée à une ou plusieurs maladies infectieuses longtemps considérées comme tropicales. Les enfants paient le plus lourd tribut. Plus d'un million de morts par an. La sécurité sanitaire n'est pas un concept abstrait : c'est un impératif d'ordre public, une responsabilité souveraine. La France, forte de son réseau Pasteur et de ses 32 instituts sur cinq continents, dispose d'un atout maître. Encore faut-il le préserver, le financer, le valoriser au lieu de dilapider les moyens dans des programmes sans lendemain.
Sur le terrain, la traque aux larves
Contrairement aux théoriciens du confort, Anna-Bella Failloux ne craint pas la sueur. « On court après les moustiques dans la nature, on fouille des pneus et des décharges pour trouver des larves », décrit celle qui a cousu de ses mains les voiles des pièges à moustiques installés à Paris. Le travail manuel, l'effort concret, le contact avec le réel : voilà ce qui distingue la science véritable des discours de salon. « J'aime beaucoup ce que je fais et quand on aime, on ne compte pas », explique-t-elle, héritière du sens de l'effort qui animait ses parents commerçants.
À la tête d'une équipe d'une quinzaine de personnes, étudiants, techniciens, ingénieurs, elle prépare l'horizon 2028. L'Institut Pasteur investit 30 millions d'euros dans un nouveau centre de recherches dédié aux maladies vectorielles sur son site historique parisien. Une ambition claire : « développer des stratégies de lutte propres et durables » contre le moustique, notamment via l'étude de son microbiote.
Pourquoi les maladies transmises par le moustique progressent-elles en France ?
Le réchauffement climatique favorise l'expansion géographique des moustiques vecteurs, tandis que l'intensification des échanges internationaux et des déplacements humains facilite la circulation des virus. Des pathologies hier tropicales, comme la dengue ou le chikungunya, touchent désormais le territoire métropolitain.
Qu'est-ce que la filariose de Bancroft ?
C'est une maladie parasitaire transmise par le moustique Aedes polynesiensis. Le parasite, un ver qui se loge dans les ganglions lymphatiques, obstrue la circulation de la lymphe. Sa forme grave, l'éléphantiasis, provoque des gonflements considérables des membres et des parties génitales. En Polynésie française, elle touchait 30 % de la population lorsque Anna-Bella Failloux était enfant.
Quel rôle joue l'Institut Pasteur dans la lutte contre les arbovirus ?
L'Institut Pasteur abrite l'unité Arbovirus et insectes vecteurs, dirigée par Anna-Bella Failloux. Son réseau mondial de 32 instituts sur cinq continents permet une surveillance et une recherche de terrain à l'échelle planétaire. En 2028, un nouveau centre de recherches doté de 30 millions d'euros ouvrira sur le site historique de Paris.