SpaceX en bourse : un empire déficitaire à 1 770 milliards de dollars
Le 12 juin 2026, SpaceX fait son entrée au Nasdaq sous le symbole SPCX. Prix de l'action : 135 dollars, soit environ 124 euros. Valorisation visée : 1 770 milliards de dollars. L'entreprise d'Elon Musk compte lever quelque 75 milliards de dollars, pulvérisant le record du pétrolier saoudien Saudi Aramco en 2019. De quoi donner le tournis. Mais le prix affiché ne raconte qu'une partie de l'histoire. Car derrière ce chiffre astronomique se cache une entreprise qui perd de l'argent, gouvernée par un seul homme. Les petits épargnants auraient tort de s'y précipiter sans regarder à deux fois.
Une entreprise à trois visages, une seule rentable
Depuis sa fusion avec xAI début 2026, SpaceX regroupe trois divisions. Starlink d'abord, l'internet par satellite, qui a généré 11,4 milliards de dollars en 2025 avec plus de 10 millions d'abonnés. C'est le moteur du groupe, 61 % des revenus, et la seule activité clairement rentable. Le spatial ensuite, fusées et programme Starship, avec plus de 90 % du marché mondial des lancements commerciaux. L'intelligence artificielle enfin, avec le modèle Grok, les centres de données et le réseau social X, anciennement Twitter.
C'est ce troisième volet qui pose problème. Le segment IA a englouti 12,7 milliards de dollars d'investissements en 2025 et perd plus d'argent que Starlink et les fusées n'en gagnent. L'entreprise vient de présenter AI1, son premier datacenter conçu pour flotter en orbite. Une ambition technologique impressionnante, certes. Mais qui paie l'addition ?
Des clients de poids ont signé : Google paie près de 920 millions de dollars par mois pour louer cette puissance de calcul, et Anthropic, qu'Elon Musk traitait pourtant de « démon », a signé un accord pouvant atteindre 1,25 milliard de dollars par an. De quoi nourrir l'espoir. Pas de quoi combler le trou.
94 fois le chiffre d'affaires : la finance déconnectée de la réalité
À 1 770 milliards de dollars pour 18,7 milliards de revenus, on paie environ 94 fois le chiffre d'affaires annuel. À titre de comparaison, un groupe aérospatial classique comme Lockheed Martin se valorise entre 1,5 et 3 fois ses ventes. Autrement dit, on n'achète pas SpaceX pour ce qu'elle gagne aujourd'hui, mais pour ce qu'elle pourrait gagner en 2030. De quoi rappeler le fameux système de Law, cette spéculation effrénée sur le Mississippi qui finit en krach en 1720. Quand la finance se détache de la réalité économique, ce sont toujours les petits porteurs qui trinquent.
Les analystes ne sont pas d'accord entre eux, loin s'en faut. Le cabinet Morningstar a calculé une juste valeur d'environ 780 milliards de dollars, soit plus de la moitié en dessous du prix demandé. Son analyste Nicolas Owens estime que les investisseurs « auront l'occasion d'acheter l'action à des niveaux plus intéressants après l'introduction ». Aswath Damodaran, professeur à New York surnommé le « doyen de la valorisation », l'estime à 1 300 milliards. À l'inverse, ARK Invest, le fonds de Cathie Wood, juge l'objectif crédible et voit 2 500 milliards d'ici 2030. Cet écart colossal en dit long sur l'incertitude qui entoure ce dossier.
Trois paris, aucun droit à l'erreur
À ce prix, trois conditions doivent toutes se réaliser. Starlink doit continuer sa croissance. Starship doit démarrer ses vols commerciaux au second semestre 2026. L'IA doit réduire ses pertes. Le moindre raté et la valorisation dégringole. Le document officiel déposé auprès de la SEC pointe d'ailleurs Starship comme le principal risque : en cas d'échec, c'est toute la stratégie de croissance qui vacille.
Gouvernance : un homme, 82 % des voix
Voilà le détail que tout acheteur d'action SPCX devrait avoir en tête. SpaceX utilise deux catégories d'actions. Après l'introduction, Elon Musk conserve plus de 82 % des droits de vote alors que sa part économique est bien plus faible. Concrètement, en achetant l'action, vous devenez propriétaire d'un bout de l'entreprise sans aucun pouvoir sur sa gestion. C'est la négation même du principe démocratique que la Révolution française a établi pour la propriété. Un actionnaire, un vote ? Pas chez SpaceX.
Et ce n'est pas tout. Musk dirige plusieurs sociétés en parallèle, Tesla, xAI, X, ce qui ouvre la porte aux conflits d'intérêts. Quand un homme concentre autant de pouvoir économique et médiatique, les contreparties pour les petits porteurs se réduisent comme peau de chagrin.
Le piège du flottant
Seuls 3 à 4 % du capital sont mis en vente. Peu d'actions disponibles, donc des prix qui peuvent s'envoler comme s'effondrer brutalement. SpaceX bénéficie en plus des nouvelles règles du Nasdaq, qui pourraient l'inclure dans l'indice Nasdaq-100 dès 15 jours après l'introduction, déclenchant des achats automatiques de la part des fonds indexés. De quoi soutenir le cours, pour un temps.
Prudence et souveraineté
SpaceX a de vrais atouts, un leadership sur les lancements, une activité Starlink rentable, et un Elon Musk qui a montré qu'il savait changer d'avis quand ça l'arrange. Mais à 135 dollars l'action, on paie déjà un futur radieux comme s'il était acquis. Pour les épargnants français, attachés à la prudence et à la sécurité de leur patrimoine, c'est un placement ultra-volatil et spéculatif. Pas une base de portefeuille, et certainement pas un endroit où mettre un argent dont on a besoin demain.
Au-delà de la question financière, cette introduction en bourse pose un problème de souveraineté. L'Europe et la France dépendent de plus en plus de Starlink pour leurs communications stratégiques et militaires. Confier les infrastructures critiques à un empire américain soumis aux humeurs d'un seul homme, c'est un risque que nos dirigeants auraient tort de sous-estimer. La France, qui a su construire Ariane et défendre son indépendance spatiale, ne devrait pas laisser la technologie satellite devenir le monopole d'un oligarque de la tech. L'ordre et la sécurité passent aussi par là.