Alors que l'Europe cherche désespérément un champion dans la course à l'intelligence artificielle, un allié inattendu émerge du froid canadien. Cohere, la pépite fondée par Aidan Gomez, vient de fusionner avec l'allemand Aleph Alpha et s'impose comme un contrepoids crédible face aux mastodontes américains, aux côtés de son alter ego français Mistral AI.
Qui est Aidan Gomez, le patron discret de Cohere ?
Ce chercheur à la timidité presque maladroite, vêtu de noir des pieds à la tête, fait pourtant partie du cercle très fermé des dirigeants consultés par les chefs d'État sur l'intelligence artificielle. Aux côtés de Sam Altman (OpenAI), Dario Amodei (Anthropic) ou Arthur Mensch (Mistral AI), le Canadien a été aperçu lors du dernier G7, à quelques chaises seulement de Donald Trump.
Ancien de Google Brain, Aidan Gomez est l'un des signataires de l'article fondateur Attention Is All You Need, qui a donné naissance à l'architecture Transformer, socle scientifique de ChatGPT. Un pedigree impressionnant pour ce trentenaire qui, comme son homologue français, a quitté les Gafam pour bâtir son propre empire.
Cohere et Mistral : deux outsiders face aux géants américains
Les similitudes entre les deux entreprises sautent aux yeux. Nées respectivement en 2019 et 2024, elles affichent des trajectoires financières comparables : 250 millions de dollars de revenus récurrents pour Cohere, près de 400 millions pour Mistral. La valorisation du français a dépassé les 20 milliards d'euros, tandis que le canadien s'apprête à lever entre 2 et 3 milliards de dollars.
Les deux fleurons chassent le même gibier : les secteurs les plus réglementés comme la défense, la santé, la finance ou les services publics. Une stratégie qui séduit les gouvernements soucieux de leur souveraineté numérique.
« Le modèle qui alimente réellement votre économie ou vos industries critiques ne peut pas être loué. Il doit être possédé », martèle Aidan Gomez.
Une fusion franco-allemande qui rebat les cartes
Le rapprochement avec Aleph Alpha, initialement spécialisé dans les grands modèles de langage, a été diplomatiquement mis en scène par Ottawa et Berlin. « Nous créons un leader mondial de l'IA », s'est félicité Karsten Wildberger, ministre allemand de l'Intelligence artificielle. Son homologue canadien, Evan Solomon, a insisté sur la nécessité de « ne pas laisser le pouvoir entre les mains de quelques acteurs dominants ».
Cette alliance intervient dans un contexte politique favorable : mi-septembre, Ursula von der Leyen a proposé que le Canada devienne le premier « membre associé » de l'Union européenne. Une manière habile de répondre aux restrictions américaines sur l'accès aux modèles d'Anthropic, qui ont d'ailleurs profité à Cohere : l'entreprise assure avoir triplé sa projection interne de revenus pour 2027.
Quelles différences entre Cohere et Mistral ?
Malgré leurs similitudes, les deux entreprises affichent des philosophies distinctes. « Nous sommes plus axés sur la sécurité et la confidentialité que Mistral, qui est un peu plus généraliste », explique Joëlle Pineau, ex-patronne du laboratoire FAIR de Meta, débauchée par Cohere.
Mistral joue sur plusieurs tableaux : application grand public Vibe, modèles open weight, ambition de devenir fournisseur de calcul à l'échelle européenne. Cohere, lui, n'utilise que ses propres modèles et en laisse le contrôle aux entreprises. Une approche qui séduit notamment les industries où la confidentialité est cruciale.
« Nous avons un partenariat avec deux fabricants de sous-marins. À un kilomètre et demi sous la surface de l'océan, on ne peut pas communiquer. Cohere ne peut pas voir ce qui s'y passe », illustre Aidan Gomez.
La souveraineté numérique, un enjeu vital pour l'Europe
Pour Aidan Gomez, « fils d'une mère britannique et d'un père espagnol », l'alliance du Canada et de l'Europe coule de source. « Si on éparpille nos ressources, ça ne marchera pas », face aux rivaux américains et chinois. Une position qui résonne particulièrement en France, où la question de la souveraineté numérique est devenue centrale.
Certains experts appellent d'ailleurs à ne pas opposer les deux champions. « Il ne s'agit pas de tuer l'autre, mais d'une forme de coopétition », analyse Valérie Pisano, présidente de Mila, l'institut québécois d'intelligence artificielle. Arno Pons, du think tank Digital New Deal, compare la situation au football : « Il y a le PSG, mais aussi Barcelone ou Munich. »
Reste une question : Cohere et Mistral pourraient-ils s'allier plus étroitement ? Quand on interroge Aidan Gomez, il esquisse un sourire avant d'esquiver : « Demandez à Arthur. »
FAQ : Cohere et l'IA souveraine
Qu'est-ce que Cohere ?
Cohere est une entreprise canadienne d'intelligence artificielle fondée en 2019 par Aidan Gomez, ancien chercheur chez Google Brain. Elle se spécialise dans les modèles de langage pour les secteurs réglementés et vient de fusionner avec l'allemand Aleph Alpha.
Pourquoi Cohere est-il important pour l'Europe ?
Cohere offre une alternative aux géants américains de l'IA pour les gouvernements et entreprises européens soucieux de leur souveraineté numérique. L'entreprise garantit que ses modèles peuvent être possédés et contrôlés par ses clients, plutôt que loués.
Quelle différence entre Cohere et Mistral AI ?
Cohere se concentre sur la sécurité et la confidentialité pour les secteurs très réglementés, tandis que Mistral adopte une approche plus généraliste avec une application grand public et des modèles open weight.