Le silence des tabous : Ulrich N'Toyo brise les non-dits de l'esclavage au théâtre
Le metteur en scène franco-congolais Ulrich N'Toyo présente Le silence des tabous, une pièce qui ose enfin aborder les angles morts de l'histoire de l'esclavage. Présentée dans le cadre du festival des Zébrures à Limoges, cette création interroge les mémoires enfouies et les récits que l'on préfère taire, des deux côtés de l'Atlantique.
Une histoire que l'on ne raconte pas
Ulrich N'Toyo ne mâche pas ses mots : « Je parle de tabous, de non-dits, d'histoires qu'on ne nous raconte pas ou d'histoires qui ont été racontées à notre place. » Le comptoir de Loango, au Kongo, l'un des plus grands carrefours de la traite négrière transatlantique au XVIIIe siècle, a été détruit juste après l'abolition. Il n'en reste aujourd'hui que des manguiers et une stèle érigée par Total. « Donc, ça reste un tabou », déplore-t-il.
L'artiste raconte avoir découvert cette histoire à l'école, mais d'une manière qui ne permettait pas d'entrer véritablement dans le récit. Ses propres parents ne lui en avaient jamais parlé.
La question de la responsabilité africaine
Le second tabou est plus sensible encore. N'Toyo évoque cette phrase que l'on entend trop souvent : « les Africains ont vendu leurs frères ». Il refuse cette version simpliste et part en quête d'autres récits, notamment auprès des communautés de Martinique, de Guadeloupe et de Guyane.
« Je suis allé écouter, ramasser les petites histoires, celles qu'on n'a pas mises en lumière : la résistance de ces peuples, dont on n'a pas parlé, qui ont été déportés mais pas esclavagisés, qui ont résisté, qui ont créé des mondes, qui ont créé une autre civilisation. »
Une chanson qui révèle une histoire familiale douloureuse
Au cours de ses recherches, N'Toyo a collecté une chanson au Congo qui raconte une histoire restée secrète dans une famille. On y évoque un grand-père contraint de ramener cinq hommes valides en échange de la libération de sa propre famille prise en otage. « C'est une histoire qu'on n'a jamais racontée », insiste-t-il. Ce chef de village est devenu « l'homme à abattre », celui que l'histoire a retenu comme un traître, alors qu'il tentait de sauver les siens.
Un théâtre rituel pour interroger la mémoire
La pièce met en scène Vanessa et Kongo, un couple qui n'arrive pas à avoir d'enfant. Pour concevoir leur descendance, ils doivent retourner en Afrique, dans le pays d'origine de Kongo, et affronter leur passé. « L'enfant est le symbole de cet amour, de ce désir d'être, de vivre ensemble jusqu'à la fin de nos jours », explique le metteur en scène. Mais les blessures internes résistent. Vanessa, d'origine antillaise, lance à Kongo : « Vos trucs africains, je n'y crois pas ! »
N'Toyo assume un théâtre rituel, dansé et musical, qui cherche à toucher « le sacré et l'intérieur de soi ». Sa phrase fétiche : « Les mots guérissent les maux. » Pour lui, « quand ça reste dans un bouquin, ce sont des mots morts. Il faut leur donner la vue, une tenue. »
La Youle Compagnie et son comité d'habitants
Directeur de la Youle Compagnie, basée à Rouen, ancien quatrième port négrier français, N'Toyo associe les habitants à ses créations. Un comité d'habitants assiste aux étapes de création, aux fouilles et aux recherches. Il dirige également un festival où le public du quartier vote pour le spectacle qu'il souhaite voir programmé. « C'est une façon de considérer les habitants et les habitantes d'un quartier pour faire de l'art, du théâtre », souligne-t-il.
Le silence des tabous, écrit et mis en scène par Ulrich N'Toyo, est présenté à la MAD - Jean Moulin à Limoges, dans le cadre des Zébrures, festival des écritures et créations théâtrales francophones, du 23 septembre au 3 octobre 2026.